Coup de coeur, sélection pour 2025, janvier, présentation Bibliothèque Serveyrolles

Coup de cœur 2025

18 janvier, bibliothèque Serveyrolles, séance de présentation des 5 livres en compétition, nous sommes 15 dans la salle, dont 7 membres de Coup de soleil

Affiche Coup de coeur 2025

« Malentendues » AZZA FILLALI, Elyzad, Paris

Romancière, médecin et philosophe, née en 52, de nationalité tunisienne; c’est son 15ème ouvrage. Nous l’avions sélectionnée pour le Coup de Coeur 2016 pour son roman  » Les Intranquilles » et précédemment pour « Ouatan » en 2013 (?) ; C’est une figure importante de la littérature tunisienne, publiée par les éditions Elizad.

Le personnage principal, Emma, la quarantaine, mariée et avocate à Tunis, est chargé pour le bureau tunisien de l’Union Européenne d’une mission à Djerba, visant à évaluer le degré de civisme et d’autonomie des femmes rurales d’un village conservateur de l’île. Lorsque nous faisons sa connaissance, à son arrivée à Tezdaïne, elle nous parait déconnectée des réalités quotidiennes des femmes qu’elle est censée moderniser, émanciper. Visiblement elle n’a pas réfléchi à cette mission qui témoigne d’un a priori négatif sur ces femmes considérées d’emblée comme arriérées.

La subtilité de l’autrice est d’embarquer le lecteur dans l’évolution d’Emma au contact des femmes qui acceptent de la rencontrer; petit à petit, elle modifie la réalité de sa mission et c’est sa propre vie qui est remise en cause. Car elle va découvrir en ces femmes menant une vie de peu, des personnalités fortes, attachantes qui, malgré des maris violents, des tâches épuisantes dans les champs ainsi qu’à la maison, ont l’esprit libre et sont quelque part plus heureuses qu’elle, qui n’a pas l’audace de vivre, d’aimer. Elle comprend que sa modernité n’est qu’un leurre.

Tous les personnages ont leur importance et sont bien incarnés, les complexités de la société sont appréhendées au travers des rencontres d’Emma ; la vie quotidienne et les problèmes d’Emma et des femmes de Tezdaïne sont exposés sans manichéisme.

Le roman se lit avec plaisir: le sujet est original, on s’attache aux personnages. Azza Filali réussit un portrait d’une société tunisienne pleine de contradictions, de tensions et d’injustices en conservant toujours l’intérêt d’une fiction et de personnages romanesques.

(Claudine Nissou)

Ajar-Paris, autrice : Fanta Dramé, Plon Paris

Fanta Dramé est née en France en 1987. Après un master de lettres modernes, elle obtient un CAPES et enseigne en Seine Saint-Denis. C’est dans le cadre de ses cours et en vue d’organiser un atelier d’écriture avec ses élèves qu’elle rencontre Faïza Guène à qui elle demandera conseil pour son manuscrit. Préface de Faïza Guène.

En 2013, suite au décès de sa grand-mère paternelle, Fanta Dramé se rend pour la 1ère fois en Mauritanie, à Ajar, dans le village natal de son père. Bouleversée par ce voyage, elle décide, une fois rentée à Paris, de partir à la rencontre de son histoire. Elle évoque ainsi le décalage entre l’histoire de son père, immigré, et celle de ses enfants né en France. Premier roman. Plus proche du témoignage, de l’histoire d’une vie, que du roman.

C’est aussi un hommage qui s’adresse à son père mais aussi aux milliers d’émigrés, souvent anciens soldats (2ème guerre mondiale) ayant combattu dans les rangs de l’armée française et rentrés au pays avec juste un papier de reconnaissance.

C’est un récit écrit sans misérabilisme, mettant en avant le courage de son père, abnégation. Beaucoup d’émotion.

(Micheline Kouas)

La Vallée des Lazhars, Khaloua Soufiane, Agullo éditions

L’auteur Sofiane Khaoula est né en 1992 dans l’Aine. Il ira a Paris pour des études de lettres. Il est actuellement professeur de littérature.
Ce roman situé aux confins du sud du Maroc et de l’Algérie est le récit de frontières géographiques tout d’abord mais aussi familiales : la tension montera avec le mariage d’une jeune fille avec un jeune homme d’un autre clan. Frontière psychologique et sociologique car le héros Amir qui est le narrateur retourne dans le pays de ses ancêtres et se heurte à 2 cultures.
A son arrivée le récit tourne au western avec une course de voiture de contrebandiers trafiquants de cigarettes avec l’Algérie. La tension va encore monter avec l’arrivée du cousin Haroun imprévue, parti 3 ans en Algérie Celui-ci est amoureux d’une fille du clan adverse et la bien sur nous pensons à Roméo et Juliette
Triangle amoureux, quête d’identité, honneur, traditions, magnifique description des paysages montagneux font de ce roman un véritable coup de cœur.
La qualité de son style a été largement saluée par la critique et lui a valu le prix hors concours qui récompense des textes publiés chez des éditeurs indépendants (ici Agullo)
Pour conclure je rajouterai la citation de la 4è de couverture:
« L’hospitalité est notre unique titre de noblesse. Elle nous permet de haïr sans jamais en venir au meurtre. C’est ça être Lazhari.. »

(Isabelle Lebrun)

La situation, Roman de Karim Miské, Les Avrils

Un roman d’anticipation qui se situe en 2030, on est en France EN PLEINE GUERRE CIVILE «  LA SITUATION »

Le narrateur Kamel Kassim est âgé de 61 ans, son père était sénégalais par son père, Maurétanien par sa mère. Sa mère Française de Bayonne. Il vit à Paris dans le 11e arrondissement où se côtoient des gens de toutes origines. Depuis le début de la guerre civile il n’a pas quitté son appartement jusqu’à ce qu’une amie proche le persuade de la retrouver dans un bar à côté de chez lui où ils avaient l’habitude de se retrouver. Une attaque des ligueurs et l’assassinat de son amie le fait entrer dans cette guerre.

L’action se situe à Paris et en région parisienne : 3  groupes se combattent, les «  ligueurs à l’origine de la guerre (un massacre au palais Bourbon avec la mise à mort de la présidente d’origine africaine le 7 février 2030) sont soutenus par la police, une petite partie de la gendarmerie, les « gauchos » qui se nomment « la force unie » mais sont divisés en groupes et sous groupes rivaux qui se disputent le pouvoir : les islamogauchistes dits ewok, les Moussistes où les franco africains sont la majorité. Beaucoup sont d’anciens troskistes ou communistes, le sous commandant Marcos au Chiapas (années 90) est leur modèle.

Le gouvernement légal avec à sa tête Humbert, le président de la république fondateur du parti « égalité », un libéral qui penche à droite s’est réfugié à Chartres, il contrôle une partie de la banlieue chic dont Versailles, par contre la banlieue Est (en particulier Pantin, Aubervilliers) est aux mains des ewok et leurs alliés les Moussistes, de même que l’est parisien, en particulier le 11e arrondissement, en proie aux expéditions punitives des « ligueurs », de même que certaines banlieues dont Trappes, commune honnie des ligueurs pour avoir envoyé de nombreux djihadistes en Syrie.

Les différents acteurs de la mouvance de gauche sont férus de jeux en ligne, en particulier de jeux de guerre, le narrateur est l’auteur très prisé de romans policiers. L’action tourne autour du sauvetage d’Arnaud, arraché à un groupe de ewok qui l’ont pris pour un ligueur et torturé, puis de sa femme et son fils restés à Trappes. Tout ceci dans une guerre ultra moderne où le rôle des drones est essentiel. Les renvois aux évènement actuels sont omniprésents : guerre d’Ukraine, de Gaza, situation politique française, rôle de la com (portrait de la député ancienne présentatrice de télé qui les aide par amour de la fille de Kamel mais en profite pour se mettre en scène dans une video soigneusement montée. Tout cela traité avec un humour noir plutôt ravageur. Une lecture parfois difficile pour quelqu’un qui ne connait ni les jeux vidéo ni la fascination qu’ils exercent.

(Françoise Bataillon)

Mon fantôme, Mehdi Ouraoui, Fayard 2023

L’auteur est né à Pau en 1980, d’une mère basque et d’un père algérien, donc héritier de deux histoires conflictuelles. Il est déjà connu par ses textes de militant antiraciste et c’est son premier roman.

Son narrateur et personnage principal est un franco-algérien tranquille, professeur de lettres dans un grand lycée parisien. Dans sa double culture, sa vie de divorcé aux amours incertains est rendue compliquée par un fils étudiant au loin et une fille contestataire très véhémente. Il ne cesse d’être à côté des événements qui surviennent, entre stupéfaction et réflexions, si bien que raconter le fil de son aventure serait trop risqué.

Le narrateur passe un accord très improbable avec « son fantôme », le chanteur, musicien, compositeur franco-algérien Rachid Taha, mort depuis 10 ans. Ce compagnon ne cesse de le conseiller, de le critiquer, mais aussi de lui donner beaucoup : son principal cadeau est un manuscrit perdu depuis deux millénaires de Cicéron. Retrouvé miraculeusement dans son cartable, le narrateur va trouver une gloire immense en le déchiffrant et en le publiant. Cette aventure est racontée sous la forme d’un journal intime qui se déroule entre décembre 2018 et novembre 2019, pour remonter ensuite à juillet 1998.

« Aujourd’hui, selon les sociologues et les communicants, la mode est aux prénoms caméléons : Adam, Inès, Jade, Lina, Sarah, Liam, Sofia… Des prénoms présents dans les trois religions abrahamiques, mais surtout des prénoms globaux, world, passe-partout et passe-frontières, qui ne heurtent aucune sensibilité, aucune communauté, aucune croyance. Ne heurter personne, ne pas faire de vagues, voilà pourquoi Daphné voulait me voir. Au lycée, septembre tient ses promesses d’ennui. Je me surprends à penser des phrases comme « les tenues s’allongent et les jours rétrécissent », et je me dis que je vieillis. »

« Allez, soit un peu sérieux ! Je n’ai jamais rencontré de célébrité comme toi, ça m’intéresse. Ah, si : une fois, dans un train, mes parents m’ont obligé à aller demander son autographe à Sacha Distel et j’ai bredouillé Vous êtes bien Sacha Guitry ? »

« Une brume de sardines grillées et de brochettes d’agneau nous parvient de la terrasse, le parfum de l’amitié, des repas en famille sur des chaises en plastique, une odeur d’enfance, simple, peut-être, sans apprêt mais franche comme un éclat de rire. Dans le soleil de safran et d’orange brûlée, l’œil étranger voit les ruines et les vagues, pourtant c’est l’heure de la vie, des amours interdites au pied du caroubier, l’heure des bikinis, fleurs d’un printemps chaque nuit renouvelé, c’est la communion brûlante des corps et des âmes que seule l’obscurité voile désormais, et la joie, vertigineuse de ressentir l’exacte émotion des héros et des dieux, de l’adolescent éconduit et des vieillards heureux, d’Hadrien et de mon père, assis sur un banc de pierre face à l’indicible beauté du monde.

« … le karma, des colères qu’aucune parole, aucune montagne, aucun psy ni aucun dieu, et que même Cécile ne parvienne jamais à arrêter, surtout lorsqu’elles sont dirigées contre moi. Sur la carte, un gros panda propose « un calin de Saint-Valentin ». Je décide de la ranger dans mon cartable et fais alors une découverte qui nous sidère Rachid et moi : au contact de la sacoche, et avec suffisamment de concentration, je peux faire apparaître ou disparaître Taha. A volonté. La lampe. Le génie. » (Claude Bataillon)

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