Malika Rahal: mémoires de l’Algérie et autobiographie, présentation à Toulouse en avril 2026

Malika RahalMille histoires diraient la mienne, février 2025, Collection apartes, numéro 5, École des hautes études en sciences sociales.

Nous avons discuté à propos de ce livre lors de notre réunion du 17 avril 2026, chez Habib et Martine, celle-ci nous accueillait à Toulouse. Notre petit groupe était enrichi et renforcé par l’apport en video-conférence de plusieurs d’entre nous (Montreuii, Pézenas, Paris …). Notre prochaine réunion aura lieu le vendredi 29 mai, demandez-nous les coordonnés de cellle-ci. noussoleiloccitanie@outlook.frnoussoleiloccitanie@outlook.fr

Malika Rahal, née en 1974, commence son livre par la description des deux branches de sa famille, entre bourgeoisie lettrée de Nedroma pour son père, dans l’ouest algérien, et protestants intégristes du Nebraska aux Etats-Unis pour sa mère. Elle hérite donc de deux milieux cultivés, vivant dans son enfance dans la banlieue toulousaine (Lauragais), pour se forger une capacité exceptionnelle de coudre ensemble des bribes chaotiques et ainsi se créer une sensibilité hors norme. D’abord professeur d’histoire en collège, Malika devient à 35 ans chercheur du CNRS, à 40 ans elle se marie, puis à 50 ans nous donne ses 1000 histoires.

Elle nous décrit ses choix pour des recherches sur l’histoire algérienne « à la marge » : l’avocat Maître Ali Boumendjel, objet de son premier travail, n’est pasle profil type du militant FLN plébéien de base. De même l’UDMA, le parti modéré de Ferhat Abbas, moyen bourgeois de Sétif, est certes un élément important mais pas centraldu nationalisme algérien, tout comme les Oulémas, face à la colonne vertébrale politique qu’est le parti de Messali Hadj, PPA puis MTLD puis FLN : un « parti de masse » né en France sous la tutelle du Parti communiste français. Enfin elle étudie le Parti communiste algérien (clandestin en permanence) qui s’auto-dissout vers 1988, quand le FLN au pouvoir organise le multipartisme comme une soupape vis-à-vis du FIS qu’il espère ainsi contrôler et qui lui échappe pour générer le désordre tragique de la décennie noire.

Elle nous montre la subtilité de l’histoire du temps présent où une femme historienne lie parti, amitiés, parfois rivalités, avec les acteurs-  héros – martyrs, en général des hommes : les témoins- acteurs, sont souvent peu diserts et peu « cultivés », mais elle fait aussi parler leurs amis et leurs familles, qui souhaitent qu’ils soient des héros. Elle nous décrit les moments-clés de cette sociabilité créatrice d’histoire que sont les obsèques ou les anniversaires commémorant la mort de l’acteur – témoin. On comprend l’importance du lien personnel entre historienne et témoin. On suit l’usage des conversations de voiture, des entrevues enregistrées, de leurs résumés écrits et corrigés, du journal intime partiel et plus ou moins conservé, des correspondances professionnelles, amicales, familiales, qui forment un tout qui ne doit pas être séparé.

Le métier d’historien est de transformer ces matériaux en livre, qui marche (1962), ou qui ne marche pas (Boumendjel). Et quand ce livre est commenté pas des lecteurs, ou surtout des journalistes ou même des professionnels de l’histoire, l’accent du commentaire est généralement mis sur ce qui est déjà partiellement bien connu, pas sur ce que l’auteur a mis de plus original, ce qui pour lui est sa découverte, en général inaudible ou illisible, sauf si postérieurement l’actualité le rend compréhensible pour devenir à la mode. Malika sait réfléchir sur tout cela et mettre en parallèle ses « notes de terrain » ou bribes d’entrevues avec les résultats consolidés de sa recherche.

C’est ainsi que son témoignage est essentiel pour comprendre les sociabilités des ex militant du Parti communiste algérien qui ont longtemps pratiqué la clandestinité et s’effondrent, perdant leur rôle d’intellectuels organiques, quand ils découvrent la banalité de leurs compagnons politiques au moment même  où l’Union soviétique s’effondre et où le FIS monte en puissance. Elle veut promouvoir une histoire mondiale hors des normes de l’Europe (1789, 1945, 1968…), et concevoir comme réellement incarnés et vivants des états nationaux autres que ceux d’Occident.

Le choix d’écrire le livre 1962 lui permet de montrer la crainte internationale devant le risque de l’effondrement de la très fragile Algérie indépendante : voir les rapports consulaires des Etats-Unis. La consolidation du nouvel État est le butin de guerre pris aux Français, plus encore que ne l’est la langue française, autre héritage fondamental. Les disparus de la guerre ont deux statuts différents selon qu’ils sont musulmans ou européens. Les récits d’anciens combattants algériens posent leur question majeure : comment peuvent-ils trouver une juste place dans l’Algérie nouvelle, comme le droit à un logement « récupéré » ? Dans les années 2010 l’anticolonialisme redevient un impératif politique et moral pour Malika, y compris dans le hirak de 2019.

Ce livre est donc à la fois une autobiographie hors norme et une réflexion sur l’histoire de l’Algérie contemporaine (post-indépendance).

Claude Bataillon, (analyse du livre en juillet 2025, corrigée et complétée en avril 2026)

Sur le site de Coup de soleil, lisez aussi le commentaire de Denise Brahimi sur Mille histoires diraient la mienne. Lisez aussi le récent article de Malika initialement destiné au journal Libération https://texturesdutemps.hypotheses.org/5187?

Enfin dès 2014 Malika Rahal explorait comment son travail d’historienne « de l’immédiat » et du contemporain de l’Algérie dépendait du vécu des témoins, très organisé pour l’Algérie coloniale et plus encore pour la guerre d’indépendance, mais au contraire souvent heurté et émotionnel pour la période indépendante, surtout pour l’après 1988 et la « décennie noire ». Voir https://coupdesoleil.net/evenements/lalgerie-et-sa-memoire-apres-lassassinat-dherve-gourdel-decouvrir-malika-rahal-en-2014/

Quelques extraits pour donner envie de lire le livre

Les entretiens (Page 222)

Même si l’on rêve parfois d’une armée d’assistant pour les mener, pour les transcrire à notre place et pour gagner ainsi du temps, rien ne remplace la réalisation des entretiens, leur organisation, les verres de thé bus, les malaises, les rires partagé caricature, les ratages et leur patiente réécoute, car on découvre la vie de « notre » témoin à chaque étape. On peut y interroger nos propres sentiments d’étrangeté et de familiarité avant d’en étudier le contenu.

Entretien 1962  (Page 229)

C’est dans ces entretiens, celui avec Fatima ou avec d’autres, c’est entre les mots impuissants à dire l’événement, au cœur des silences, des rires, des larmes, qu’est née l’idée d’écrire un livre sur 1962 ; dans l’observation des instants où le corps du témoin prend le relais de ses mots pour raconter le paroxysme de la ferveur, que nous commencions à définir, avec Christian Ingrao à l’IHTP. Au fil des entretiens, je prêtais une attention toute particulière aux silences, aux phrases interrompues et aux ellipses.

Depuis les caricaturede  de Charlie hebdo vues depus Alger jusqu’à Gaza vu depuis la France (Page 251)

L’« actualité internationale » des uns est la vraie vie des autres, selon la place qu’on occupe dans le monde. Elle-même serait moins détachée si la guerre menaçait des pays qui existaient pour elle, lui avais-je répondu. J’ai repensé à cette réplique au début de l’invasion de l’Ukraine en 2022, lorsqu’en Europe et en Amérique du Nord, tout le monde parlait comme si l’événement intervenait dans un monde libre de tout conflit depuis la seconde guerre mondiale, et comme si le monde arabe et l’Afrique de l’Ouest n’étaient pas en guerre depuis une décennie ; comme si Gaza ne subissait pas guerre sur guerre depuis des années. Mais de fait, en 2015, il fallait bien continuer de penser.

Naissance d’un État algérien (Page 259)

Le butin de guerre n’était pas la langue française comme le disait Kateb Yacine ; le cœur le plus précieux l’indépendance était l’État. Or l’Etat était devenu précaire dans le monde arabe des années 2010. Ce rapport à l’Etat comme indispensable plutôt que comme plaie du Xxe siècle était pour moi nouveau et incertain.

… Ensuite les inégalités de traitement des disparus de la guerre dans l’action du CICR, selon qu’ils sont musulmans ou européens, apparaît dans la matérialité même des archives et oblige à penser des stratégies pour éviter que cette inégalités ne se traduisent dans l’écriture.

1962, les histoires intimes et la politique (Page 261)

Lorsque j’évoquais, sur mon blog scientifique, la question du rapatriement des réfugiés, du déminage, de la recherche des disparus, de la libération des camps, de l’occupation des logements laissés vides par les « Européens » partis, des festivités, de la démobilisation, les réactions de lecteurs et lectrices attestaient que ces expériences avait été oublié, étaient méconnues ou réservées à la sphère intime. Elles sont certainement moins bien documentées, mais ce sont pourtant elles qui révèlent 1962, ce que les événements de l’année font au temps vécu des acteurs, et signalent l’Indépendance comme sceau de la révolution.

Ces histoires intimes sont évidemment politiques et elles ont une dimension mondiale. C’est par elles que l’on saisit l’irradiation planétaire de l’événement, et pourquoi tant de personnes, militants ou enseignants, médecins ou infirmiers, ingénieurs ou démineurs, ont pu vouloir découvrir le pays dès 1962 et durant les deux décennies qui ont suivi l’indépendance. C’est par elles que l’on saisit le mieux que malgré les deuils, les souffrances et la violence fratricide qui marque encore l’année 1962, l’Indépendance est pour les Algériens, pour les Africains, pour les Latino-Américains, pour les Arabes ou les Chinois et même certains Européens, la bonne nouvelle. C’est une Victoire.

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