Guerre d’Algérie et armée française « révolutionnaire »

Denis Leroux, Une armée « révolutionnaire », Contre-insurrection et subversion militaire pendant la guerre d’Algérie, La Découverte, mai 2026, préface de Raphaëlle Branche, 387 p.

Un gros livre d’histoire ? Mais surtout le décodage de ce qu’ont vécu les futurs Algériens, mais aussi les jeunes hommes français incorporés au service militaire, pris dans la « révolution » que les officiers français rescapés de leur défaite dans la guerre du Viet Nam ont imposé à l’armée française, pour gagner la guerre d’Algérie bien sûr, mais bien au-delà pour sauver tout le monde occidental du péril communiste, dans une vision apocalyptique de la guerre froide. Toute la société française a été ébranlée et la 4e République, vieille de quelque dix ans, a été remplacée à cette occasion par une 5e République qui se poursuit depuis presque 70 ans, déjà plus durable que la 3e République.

Ce livre est écrit avec une précision haletante, pour un récit très concret de la montée de la guerre d’Algérie au plus profond de notre société française. Trois monographies montrent les fonctionnements fort différents de trois unités (bataillons) pendant quatre ans dans des régions rurales très différentes des « départements algériens » eux-mêmes en pleine mutation, essentiellement à partir des récits quotidiens (journal de marche) de chaque unité. « Maintien de l’ordre » au jour le jour, opérations de répression impliquant l’usage de la torture puis l’exécution de suspects « en fuite », « protection » forcée de populations rurales regroupées et de ce fait tout nouvellement atteintes par des soins médicaux et une scolarisation inimaginables avant la guerre. Les discussions internes entre officiers de base sur le légal et l’illégal, leur refut de « porter le chapeau » pour le travail réel qu’impliquent les ordres qu’ils doivent appliquer avec enthousiasme. La population algérienne est contrainte à un double jeu permanent : payer la cotisation financière exigée par le FLN et accepter l’ordre militaire français, en une double preuve d’allégeance.

L’auteur utilise avec efficacité les archives photographiques pour décrypter les cérémonies d’enthousiasme et de fraternisation au sein des comités de salut public, comme il analyse les articles galvanisants de l’hebdomadaire de l’action psychologique de l’armée Le bled. Le bureau d’action psychologique fait cohabiter en son sein des « révolutionnaires » socialisants avec des « anti- révolutionnaires »  partisans d’un ordre du monde naturel et divin.

La polarisation de l’opinion française de l’époque (« Algérie française » face à « paix en Algérie » fait que ma génération a besoin de ce livre pour retrouver ou découvrir comment le noyau gaulliste qui prend le pouvoir en mai 1958 a imposé tant à l’armée qui fait la guerre, qu’aux pieds noirs, la solution dite d’ « autodétermination », c’est-à-dire une négociation coûte que coûte avec un FLN qui arrache l’indépendance.

Au total l’armée française d’Algérie a été profondément transformée. La « Nouvelle Algérie » proclamée a cassé la société pied-noire comme la société musulmane traditionnelle. Et enfin le régime politique français a changé sous la pression de cette armée qui fait de la politique et prétend sauver le « monde libre ».

Claude Bataillon

En complément, notre amie Michèle Rodary me signale un grand article synthétique de Gilbert Meynier sur les formes de l’adhésion au nationalisme de la population algérienne: choix sous contraintes multiples dans une société très fragmentée. Un texte important parce qu’il est nuancé. https://histoirecoloniale.net/le-peuple-et-le-fln-1954-1962-contrainte-ou-adhesion-par-gibert-meynie

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