Yacef Saâdi et Germaine Tillion, un demi-siècle d’amitié?

Le matin d’Alger (texte transmis par Michèle Rodary)

Yacef Saâdi et Germaine Tillion : la guerre n’a pas eu le dernier mot

En 1957, une Française, ancienne résistante, entre dans La Casbah d’Alger pour rencontrer le chef du FLN dans la ville. Elle veut lui parler des civils tués par les bombes. Lui veut lui parler des prisonniers condamnés à mort. De cette rencontre naîtra une amitié qui traversera le reste de leurs vies.

En juillet 1957, une femme suit un inconnu dans les rues de La Casbah. Une amie algérienne lui a dit que des membres du FLN souhaitaient la rencontrer. Elle a accepté. Elle ne sait pas encore qui l’attend.

Cette femme, Germaine Tillion, a cinquante ans. Elle connaît l’Algérie depuis longtemps. Ethnologue, elle a vécu et travaillé dans les Aurès avant la guerre. Dans les années 1930. Plus tard, en France, elle est entrée dans la Résistance contre l’occupation nazie. Arrêtée, déportée à Ravensbrück, elle a survécu à un camp où sa mère est morte. Elle sait ce qu’une décision prise loin des victimes peut faire à des vies humaines.

Revenue en Algérie pendant la guerre d’indépendance, elle y a créé des centres sociaux. Des enfants et des adultes pouvaient y apprendre à lire, recevoir des soins, se former à un métier. Elle voulait répondre à une misère qu’elle avait vue de ses propres yeux. Mais, en 1957, la guerre a gagné les rues d’Alger. Tillion accompagne une enquête dans les prisons et les camps. Elle écoute les détenus. Ce qu’ils lui racontent de la torture ne la quittera pas lorsqu’elle franchira le seuil de la maison de la Casbah.

L’homme qui l’y reçoit est Yacef Saâdi. Il a vingt-neuf ans.

Il est né dans la Casbah, fils d’un boulanger. Il en connaît les passages et les maisons ; il y vit désormais traqué, passant d’un refuge à l’autre. Chef du FLN dans la zone autonome d’Alger, il dirige des hommes et des femmes engagés dans la lutte pour l’indépendance. Il commande aussi le réseau responsable d’attentats contre des civils.

Le 30 septembre 1956, des bombes ont explosé au Milk-Bar et à la Cafétéria. Elles ont tué et blessé. Des enfants ont été touchés. Il faut s’arrêter sur eux avant d’aller plus loin. On ne peut raconter l’amitié de Germaine Tillion et de Yacef Saâdi en passant trop vite sur ceux qui ne sont jamais revenus de ces lieux, ni sur les familles qui ont attendu à l’hôpital. Tillion ne les oublie pas. Elle vient parler à l’homme qui dirige le réseau responsable de ces attentats.

La Casbah aussi compte ses morts. En août 1956, une bombe posée par des activistes européens a frappé les habitants de la rue de Thèbes. Des femmes et des enfants y ont été tués. La répression s’est durcie. Des prisonniers algériens sont torturés ; des militants indépendantistes sont exécutés. À Barberousse, la prison qui domine la Casbah, quarante exécutions auront lieu pendant l’année 1957. Elles ont déjà commencé lorsque Tillion et Saâdi se rencontrent.

C’est cette ville meurtrie qu’ils portent tous deux dans la pièce où ils vont parler. Les victimes ne sont pas les mêmes, les responsabilités non plus. Aucune mort ne rend une autre mort acceptable. Mais la peur, elle, circule d’une maison à l’autre. Chacun sait qu’il peut apprendre demain la disparition d’un proche.

Germaine Tillion ne cherche pas à plaire à Yacef Saâdi. Elle lui dit l’horreur que lui inspirent les attentats. Elle sait aussi ce qui se passe dans les prisons françaises, puisqu’elle vient d’y entrer et d’y entendre les détenus. Saâdi ne lui demande pas de renoncer à être française. Il veut l’indépendance de son pays. Elle refuse que des civils soient pris pour cibles. Pendant près de cinq heures, ils restent face à face avec ce qui les sépare.

Bien plus tard, Tillion dira que la cruauté des attentats bouleversait déjà Saâdi avant leur rencontre. Ce jour-là, il lui promet de ne plus s’attaquer à la population civile d’Alger. Elle repart avec cette parole. Elle sait qu’une promesse ne suffit pas à arrêter une guerre ; elle sait aussi ce qu’elle vaut si elle permet d’épargner une seule vie.

De retour à Paris, elle rend compte de l’entretien aux autorités françaises. Elle demande l’arrêt des exécutions capitales. Il faut que quelqu’un rompe l’enchaînement des représailles. En août, elle retourne dans la Casbah et revoit Saâdi. Ils tentent encore d’ouvrir une discussion. Les exécutions continuent pourtant. Leur démarche ne devient pas la négociation espérée.

Une chose, selon Germaine Tillion, a changé. Yacef Saâdi a tenu sa promesse d’épargner les civils. Elle écrira que des bombes ont encore explosé, mais qu’elles n’ont plus fait de morts pendant cette période. Ces mots n’effacent pas les victimes des attentats précédents. Ils disent qu’à Alger, alors que la guerre continuait, d’autres familles ont échappé au deuil.

En septembre 1957, Yacef Saâdi est arrêté avec Zohra Drif. Pour Germaine Tillion, sa capture ne met pas fin à la responsabilité qu’elle se sent envers lui. Elle intervient pour qu’ils soient remis à la justice. Il faut empêcher qu’ils disparaissent entre les mains des militaires.

L’année suivante, elle se présente au procès de Saâdi. Elle témoigne à décharge. Elle raconte au tribunal la promesse faite dans la Casbah et affirme qu’il l’a tenue. Elle ne retire rien de sa condamnation des attentats ; elle refuse de taire un fait favorable à l’homme qui risque la peine de mort. Il est condamné. Il sera gracié en 1959.

On peut comprendre que leur amitié ait pris racine là. Yacef Saâdi avait confié sa parole à cette femme et l’avait vue revenir, puis agir pour lui lorsqu’il était prisonnier. Tillion avait parlé sans détour à un homme responsable d’attentats ; elle avait ensuite jugé qu’il avait respecté son engagement. Leur confiance ne reposait pas sur l’oubli. Chacun savait ce que l’autre avait fait.

L’Algérie devient indépendante en 1962. La guerre s’achève, mais leur relation demeure. Lorsque Yacef Saâdi passe par Paris, il rend visite à Germaine Tillion. Il n’est plus le jeune homme recherché dans la Casbah. Elle n’est plus la visiteuse conduite à travers ses rues sous le regard des soldats. Ils continuent pourtant à se retrouver. On peut imaginer tout ce que leurs rencontres réveillaient ; nous ne savons pas ce qu’ils se disaient, et il faut leur laisser cette part de leur histoire.

Selon plusieurs récits, Yacef Saâdi se trouve encore auprès de Germaine Tillion une semaine avant sa mort, en avril 2008. Nelly Forget, qui a travaillé auprès d’elle, le voit ensuite en pleurs à ses obsèques. Elle rapporte l’avoir entendu dire devant sa tombe : « Je viens de perdre ma seconde mère. »

Vingt et un ans les séparaient. Ce n’est pourtant pas leur différence d’âge, à elle seule, qui donne son sens à cette phrase. C’est toute une vie de visites après cette journée de juillet 1957. C’est, pour Saâdi, le souvenir d’une femme qui était venue le rencontrer alors qu’il était traqué et qui avait témoigné pour lui lorsqu’il pouvait mourir. C’est, pour Tillion, la relation maintenue avec un homme qu’elle avait regardé en face, sans approuver les bombes ni lui refuser pour toujours la possibilité de tenir parole.

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