Mohamed Harbi, un salut fraternel: puis un hommage le 5 juin 2026 à l’Institut du Monde arabe

La mort de Mohamed Harbi le 1er janvier 2026 touche notre groupe toulousain, mais plus particulièrement la contemporaine de Harbi comme étudiante en histoire à la Sorbonne, Françoise Bataillon, qui a pu converser avec lui vers 2015 lors d’un colloque, pour évoquer ce qu’était la société « coloniale » de la petite ville de Guelma dans l’Est algérien.

Pour aller plus loin dans ce que nous savons sur Harbi au sein de la communauté des historiens de l’Algérie, l’hommage que lui rend Guy Pervillé http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3?id_article=528

Pour nous, Harbi est lié à la présentation du film de Viviane Candas https://coupdesoleil.net/lire-ecouter-voir/algerie-du-possible-film-de-viviane-candas/ sur l’autogestion agricole dans les débuts de l’Algérie indépendante. Et j’ai passé des heures à écouter ses souvenirs oraux, une histoire apaisée pleine des évocations non-conformistes « qui ne sont pas bonnes à dire ». https://soleil-occitanie.fr/2023/06/11/mohamed-harbi-memoires-filmees/

L’hommage qui lui est rendu le 5 Juin 2026 à l’Institut du Monde arabe est une très riche présentation qui dure quatre heures, organisé conjointement par les associations Maghreb des films et Place Audin. C’est le mathématicien Cédric Villani qui introduit cette rencontre dans le grand amphithéatre de l’IMA, presque plein. On débute avec Benjamin Stora et Gilles Manceron sur les « causes d’un engagement » pour un adolescent de « bonne famille » de lettrés de la région de Skikda (Philippeville). Cette famille a été fortement atteinte par les massacres de Guelma en 1945. Adolescent interne au lycée de Philppeville, l’éducation du jeune Mohamed lui vient d’un professeur fortement politisé au sein du groupe de l’extrême gauche française, Socialisme ou Barbarie: Souiri, dont le fils est d’ailleurs un camarade de classe de Stora. Une série de livres de Harbi sont évoqués. On évoque son diagnostic sur le populisme plébéien du régime issu de l’indépendance algérienne, ses luttes pour des pratique démocratiques à inventer, son féminisme inébranlable. Gilles Manceron souligne en quoi Harbi a su éviter que la Fédération de France du FLN lance une politique d’attentats qui aurait fait croître la part de l’opinion française hostile aux négociations. La séance se poursuit avec un film « Après l’indépendance » (1962), suivi d’un commentaire de Malika Rahal sur les incertitudes de la naissance de l’Etat algérien.

La séance se poursuit avec Ali Guenoun sur le thème « Comment fabriquer une nation », entre un nationalisme arabo-musulman et une société civile « modérée » de citoyens rationnels. Eviter une nation « précoloniale » qui empêche la création d’une nation réelle. Il a retrouvé une brochure qui préconisait une nation incluant juifs et pieds-noirs. Il rappelle que Harbi a réussi à faire publier en 2024 en Algérie une traduction en amazigh du premier volume de ses mémoires « Une vie debout ». En 2022 il fait paraître « Une autre révolution », livre sur l’autogestion en milieu rural algérien, composé à partir de la récupération de conférences sur ce thême, essentiel pour Harbi qui se vit confier par le président Ben Bella le dossier de la réforme agraire, c’est à dire du sort des terres « biens vacants » laissés à leur départ par les colons. On rappelle que avant toute réforme ce fut 700 000 ha de terres qui furent attribués à l’armée. Comment les attributions de terres ont donné priorité aux anciens moudjahidin ou militaires par rapport aux ex-ouvriers agricoles qui savaient gérer les exploitations sur lesquelles ils travaillaient, comment surtout dans l’ouest du pays des noyaux coopératifs efficaces ont pu être constitués, malgré l’hostilité des partisans de Boumediene

A la reprise de séance après l’entracte, Romi Morder et Bernard Richard exposent ensuite comment ils ont construit le second volume des mémoires de Harbi: en une centaine de séances de travail ils ont filmé en 2011 la parole précise de celui qui préparait ses exposés avec ses propres dossiers, qu’il connaissait par coeur. C’est une cinquantaine d’heures d’écoute. Cet énorme travail n’a coûté que 14 000 euros et il est en ligne, mené par les Editions Syllapse. Il a été en 2026 l’objet de 600 000 consultations, chacune en moyenne de 20 minutes. Certes les plus de 50 ans forment 40% du public, qui est à 60% algérien et à 25% français.

Nedjib Sidi Moussa et Emir Harbi (fils de Mohamed Harbi) viennent clore la séance sur le thème: comment Harbi fut un intellectuel? On revient sur son rôle de Directeur de la revue Révolution africaine à partir de juin 1953 (jusqu’à son incarcération lors du coup d’Etatde Boumenienne en 1965). Il tient à y faire place aux mouvements latino-américains. En 1987, année de célébration du quart de siècle de l’indépendance algérienne, il refuse un diplôme universitaire honorifique. C’est tout jeune étudiant d’histoire à Paris qu’il rencontre des militants intellectuels comme Daniel Guérin ou l’équipe de Socialisme ou Barbarie et se forme pour une tâche militante de représentation du FLN auprès des milieux intellectuels. Cet historien souhaite que les Algériens connaissent l’histoire ottomane de l’Algérie. Ce militant soutient les mouvements féministes, les causes minoritaires, il a l’Algérie au coeur sans cacher ses déceptions, entre espoirs et scepticismes, son sens de la sociabilité le porte au dialogue avec tous, y compris ses anciens adversaires.

La séance se termine avec la projection du film Algérie année zéro, de Annie Leridan, qui sera bientôt visible sur la plate forme de Place Audin: une vue saisissante des espoirs et incertitudes de l’hiver 1962- 1963 et des tentatives de réforme agraire.

Claude Bataillon

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *