De Mauthausen à Alger
J’ai connu René Gille car c’était un copain de mon père Georges.
Tous les deux piliers de l’Amicale des anciens déportés de Mauthausen.
C’était, dans mon souvenir, un grand gaillard, une grande gueule, braillard et soiffard qui avait sa maison de vacances à Pornichet ou à la Baule, donc à côté de St Nazaire, d’où venait mon père.
Je pense que ce flic républicain a été courageux dans la résistance, dans le camp de concentration et fidèle à ses valeurs à Alger.
Il mériterait de n’être pas juste résumé à ce titre « le commissaire Gille » dans des coupures de journaux. Et par rapport à un seul sujet : la torture, sujet très franco-français. Il devrait y avoir quelque part une plaque de rue ou une salle pour honorer sa mémoire.
Vous trouverez ci dessous 4 articles pour résumer son histoire.
La Résistance / Mauthausen / Alger / Les procès.
Marc BERNARD
René Gille est né le 22 août 1912 à Verdun.
Il est décédé le 17 août 1984 à Nantes, sa maison était à Pornichet à côté de Saint-Nazaire.
J’ai eu un peu de mal à retrouver le nom de sa maman, mais il se trouve qu’il est enterré dans le cimetière de Pornichet avec une Lucienne Gille (1887-1974) qui doit vraisemblablement être sa mère.




Je ne sais rien de son enfance et de ses études, mais je sais qu’il intègre les fonctions de commissaire de police stagiaire en 1942 et son premier poste est à Périgueux en Dordogne. Il a donc 30 ans.


Périgueux
Il y rejoint la résistance au sein du réseau SSM–TR, sécurité militaire en France, travaux dans le réseau Munich, en compagnie, d’Henri Merle, de son secrétaire Jean Daroux et du commissaire Paoli de Sarlat.
Il établit des cartes d’identité pour des résistants et des juifs recherchés par les Allemands. Il héberge des résistants, leur trouve un gîte ainsi que des renseignements et des armes.
(Sur le site de l’ajpn : Anonymes, Justes et Persécutés durant la période nazie dans les communes de France) https://www.ajpn.org/personne-Rene-Gille-7774.html)
Il sauve ainsi le lieutenant de vaisseau Jean Lavallée et le lieutenant Meyer, qui sont les deux responsables des réseaux dont il relève.
Le réseau de résistance SSM-TR est en fait le service de renseignement militaire français clandestin qui a été mis en place le 1er juillet 1940. Dès la fin de 1940, les officiers des services spéciaux avaient commencé à faire du renseignement contre l’occupant allemand.
Des armes et du matériel étaient également camouflés et les officiers qui accompagnent les officiers allemands de la commission d’armistice exploitent les renseignements qu’ils soutirent. La Police de Sécurité allemande n’est pas dupe et le dénonce.
(Source : École nationale supérieure de la Police)
L’entreprise des travaux ruraux a été créée officiellement le 1er juillet 1940 par Paul Paillole, elle est la partie clandestine des anciens services de renseignement, la partie visible étant le bureau des menées anti-nationales.
Après le débarquement allié en Afrique du Nord, la zone libre étant envahie par les Allemands, les TR sont remaniés et deviennent le deuxième bureau de l’O.R.A, organisation de résistance de l’armée.
Le commissaire Gille est arrêté par la Gestapo de Limoges, le 18 février 1944. Il est incarcéré, torturé, puis transféré à Compiègne. Il est ensuite déporté dans le camp de concentration de Mauthausen en Autriche.
Mauthausen




Notes
Comme beaucoup de Français, dont mon père Georges Bernard, René Gille est transféré dans le commando annexe de Melk, puis, quelques semaines avant la fin de la guerre, dans le camp d’Ebensee, d’où il est libéré en mai 1945.
Après la guerre, survivant, il écrit ses souvenirs du Camp dans une brochure (que je n’ai pas réussi à me procurer) : Au-delà de l’inhumain.
J’ai retrouvé également sur le site de l’amicale de Mauthausen quatre textes signés de sa main :
Dans un témoignage de Georges Bernard et René Gille sur
LES ÉVADÉS DU 6 AVRIL 1944
…


Quelques lignes extraites du livre de René Gilles, « Au delà de l’inhumain ».
« …Une heure du matin, une vive fusillade éclate. Dans certains wagons, il y a eu des tentatives d’évasion. Auront-elles réussi ? Des vociférations, des ordres hurlés dans la nuit au milieu du crépitement des armes. Un temps, le train repart et s’arrête un peu plus loin. Aussitôt les portes sont ouvertes : « alles… raus ! » et la schlague fait accélérer le mouvement.
Tous dehors devant les wagons.
Nous apercevons les camarades qui ont commencé à se déshabiller. Nous comprenons et nous exécutons. En moins d’une minute, nous sommes nus comme des vers, sans chaussures, et au pas de course, tous ensemble, nous partons jeter nos vêtements dans le wagon de tête.
Aussi vite, nous venons prendre notre place, en rangs par cinq, devant notre wagon. Belle nuit d’avril, avec une pleine lune de Pâques et une gelée blanche épaisse comme le doigt. Nous grelottons dans la lumière crue de la gare au milieu de laquelle nos nudités, la nudité de 1600 hommes, font une énorme tache claire.
Nous sommes rangés le long d’un train de voyageurs où femmes, enfants, nous regardent curieusement…
Je jette un rapide coup d’œil vers le hall « Neubourg » (Noveant en français), c’est la nouvelle frontière. Nous sommes chez eux.
Des ordres sont beuglés, des schlagues s’abattent sur les dos, les fesses, les jambes. Rapidement il faut remonter en wagon. On nous fait serrer, les 105, tous dans une moitié. Va-t-on en mettre autant de l’autre côté ?
On veut simplement nous compter et l’on nous fait passer à coups de schlague à l’autre bout du wagon qui vient d’être minutieusement fouillé par les boches. La porte se referme. Cette scène nous a démoralisés, nous nous taisons et de peur d’attirer l’attention et de peur aussi de voir doubler notre nombre… Et la vie continuera ainsi dans ce sinistre train, pendant deux nuits et deux longues journées, jusqu’à Mauthausen.
BULLETIN MAUTHAUSEN N°268
Un autre texte de Gille est une chronique du livre de Christian Bernadac :
les 186 marches

Cent quatre-vingt-une
Cent quatre-vingt-deux
Cent quatre-vingt-trois
Cent quatre-vingt-quatre
Cent quatre-vingt-cinq
Cent quatre-vingt-six !
Enfin en haut. Ce n’est pas encore pour cette fois.
Nous les avons gravies, ces sinistres marches, nous l’avons escaladé ce calvaire, ahanant, dans un effort incessant qui nous dépassait, mais que nous surmontions. Combien étions-nous en ce radieux jour d’avril 1944, sans doute les 1 600 du convoi de Pâque, certainement, en bloc, plus de mille. Mille hommes, ensemble peut-être, mais mille hommes seuls, seuls avec eux-mêmes, avec leur courage et leur peur, leurs fatigues, leurs souffrances, leur ventre creux, leurs hardes infamantes, leur obstination, car il fallait arriver en haut ! Mille hommes seuls avec leur pierre, un regard furtif pour la haie de bourreaux aboyant et schlaguant, à gauche, un autre regard pour l’abîme, à droite, où ils auraient été impitoyablement précipités à la moindre défaillance. La chiourme gravissait la pente inégale, à vitesse accélérée, dans le claquement des galoches, les hurlements des brutes, les gémissements des hommes meurtris. Oui, nous étions désespérément seuls, toi, toi, toi et moi. Dans un chacun-pour-soi de détresse, sans possibilité d’aider, d’être aidé, « sans un regard du ciel ni une main de la terre ». Et nous y sommes arrivés, et sept fois, nous avons fait l’hallucinant voyage, et sept fois monté et descendu les 186 marches, interminables, comme la mer, toujours recommencée, pour une mise au pas atterrante, balayant les dernières illusions. Là nous est apparu notre avenir concentrationnaire. Vous vous souvenez de cela, mes frères « 62 000 », vous avez encore dans l’esprit et dans la chair, comme marquée au fer rouge, l’empreinte indélébile du terrible escalier. Et j’étais parmi vous, mais nous n’avons pas eu le privilège d’être les seuls. Plus de deux cent mille hommes sont passés par MAUTHAUSEN. 200.000 hommes et femmes qui ont aussi connu la carrière et ses degrés meurtriers, et dont beaucoup ont terminé là leur pauvre existence. Quelquefois le premier jour.
On vous a dit les atrocités sans nombre qui y ont été commises, on vous a dit le sort effroyable des Juifs qui y furent massacrés en de dantesques hécatombes, on vous a parlé de la « Strafkompanie
où la mort était la seule issue dans d’effroyables souffrances. Et le froid, et la pluie, et la neige, et les coups incessants. Nous, nous y sommes allés sous un soleil de printemps.
La carrière et le camp, avec ses tragédies, un homme qui n’a rien vécu de tout cela, a entrepris de les raconter trente ans après, pour que ça se sache — car on l’ignore encore — pour qu’on ne l’oublie pas, pour servir à l’histoire du monde, et pour rendre hommage à son père, déporté lui aussi.
Quel titre plus évocateur, et plus pesant que « Les 186 Marches », pouvait-il donner à son livre ?
René GILLE Mle 62 451 Mauthausen, Melk, Ebensee
P.S. J’ai écrit ces lignes le jour de Noël, trente ans après notre Noël de Melk, avec son sapin illuminé sur la place d’appel, gigantesque, avec un lièvre empaillé au pied. Deux « détenus habillés de blanc, des ampoules électriques au front, avaient esquissé de grotesques pas de danse. Ils furent, paraît-il, exécutés peu après. Bouffonnerie et frénésie de meurtre, c’était bien là la marque démoniaque de notre monde d’aliénés.
BULLETIN MAUTHAUSEN N°174
Matricule 62451 Au-delà de l’inhumain.
René Gille, 1948, Manuscrit inédit.
L’usine souterraine de Roggensdorf, en pleine construction, nécessite de plus en plus de main-d’œuvre. Bientôt sept mille hommes au moins se succèderont de zéro à vingt-quatre heures, en quatre équipes de mille cinq cents à deux mille hommes chacune. Amener les forçats sur le chantier par camion exige trop de matériel. Les faire venir à pied présente au moins l’inconvénient de faire perdre du temps, la question de la fatigue n’entrant pas en ligne de compte. Or, Roggensdorf se trouve sur la grande ligne des Mitteleuropa, chemins de fer allemands et le transport par chemin de fer se présentant comme le plus pratique, nos maîtres en viendront à construire des quais d’embarquement et de débarquement de la chiourme, l’un à proximité de la gare de Melk, l’autre à Roggensdorf même, à proximité de l’usine.
Un train de « quarante hommes — huit chevaux » circulera sur cette portion de ligne de mai 1944 à avril 1945, toujours le même qui, entre les services, est stoppé sur une voie de garage à Loosdorf. Les forçats feront donc le trajet en quelques minutes, debout et au moins pendant ce temps à l’abri des intempéries. Le ballast étant en remblai et haut de quelques 5 ou 6 mètres, par rapport à la plaine, il s’agira de construire de chaque côté de la voie un quai d’embarquement, soit deux près de Melk et deux à Roggensdorf. Ils auront 250 mètres de long chacun, sur 6 ou 7 mètres de large, construits entièrement en bois. Travail qui nous semblait gigantesque et cependant nous achèverons plus de 900 mètres de quais en moins d’un mois, alors que nous ne serons jamais plus de trente en équipe, en travaillant seulement le jour.
le Wagon noir :


Notre ami René GILLES, ancien de Mauthausen, nous transmet un écho paru dans un journal d’Alger, Dimanche-Matin, du 7-9-1958, ainsi que l’article qu’il a fait paraître à la suite, dans ce même journal, le 21-9-1958.
Les Américains viennent d’avoir une idée tout à fait jolie. Dans leur collection de souvenirs de guerre réunis dans un de leurs principaux musées, ils ont ajouté un wagon. Non pas une réplique du wagon de l’armistice, brûlé par les Allemands, le wagon avec salon, fumoir, cuisines, fauteuils. Mais un humble wagon noir portant cette inscription : Hommes : 40. Chevaux : 8.
Ce wagon n’est-il pas, en effet, toute la guerre ? Son inscription d’abord indique à quel point furent confondus dans la tourmente les destins des hommes et des bêtes.
Les wagons noirs.
Ces wagons sur lesquels nous avons commencé à griffonner « A Berlin ! » puis « On les aura », ont porté toutes les illusions et tous les bourrages de crânes. De Verdun à l’Yser, roulant dans les plaines désolées de la Champagne pouilleuse, où sous les sapins de l’Alsace reconquise nous les verrons toujours, avec une grappe de poilus dans le gouffre de leurs portes ouvertes. Nous les entendrons toujours rouler par les nuits sans lune comme de lourds corbillards vers les cimetières des champs de bataille. Oui, c’est une touchante pensée d’avoir voulu le sauver de l’oubli cet humble compagnon de nos misères et de nos joies.
Car le wagon noir fut aussi le wagon des permissionnaires qui gagnaient les gares régulatrices, en jetant des bouquets de chansons le long de la route. Ces wagons ont connu La Madelon.
Certes on peut comprendre qu’on ait fait au lendemain de 1918 un reposoir du wagon de l’armistice où fut signé le recours en grâce de millions d’hommes. Mais ce wagon n’avait été possible que parce qu’il avait été précédé par des milliers et des milliers de wagons noirs où toute l’histoire de la guerre est inscrite dans ces mots : Hommes : 40. Chevaux : 8.
A. KLEPPING.
A PROPOS DU « WAGON NOIR »
A la suite de la publication de la tête d’échos parue dans notre numéro du 7 septembre, nous avons reçu d’un de nos lecteurs la lettre que nous reproduisons ci-dessous. Elle apporte un témoignage poignant au drame que les Français ont traversé pendant les douloureuses années de la guerre. Nous pensons que tous nos lecteurs la liront avec émotion.
Dans Dimanche-Matin du 7 septembre, sous le titre « Le wagon noir » vous faite une touchante et émouvante évocation de l’utilisation à des fins guerrières de l’humble wagon de marchandises qui, depuis de nombreuses décades, sillonne les voies ferrées de France et d’Europe, comme d’Afrique du Nord, avec l’immanquable inscription : « Hommes : ; chevaux (en long) 8. »
Vous limitez cette utilisation à la seule guerre de 1914-1918. J’étais très jeune alors, mais je l’ai déjà connu, ce wagon, dans son emploi d’auxiliaire de guerre. Lors de celle de 39-45, quelques millions de soldats français, les jeunes de 14 en état cette fois de porter les armes, les ont connus à leur tour, en tant qu’utilisateurs.
A la mobilisation, ils ont joué à plein leur rôle. Ils l’ont joué pendant toute la drôle de guerre. Ils l’ont à nouveau joué à partir de 1942, roulant pour le Reich et vers le Reich, parfois au-delà, jusqu’à la lointaine Pologne, constituant ces sinistres trains de la déportation, ces « transports » en marche vers les camps de la mort, pour les voyages sans retour.
Tous les juifs d’Allemagne et d’Europe centrale et orientale réfugiés en France (France « libre » et France occupée) ramassés en août 42, y ont été entassés par familles entières avec leurs biens. Ils furent rapidement acheminés sur Auschwitz, Lublin, Maïdanec, en Pologne, et tous, sans exception, y furent exterminés dans les premiers jours.
Puis ce furent 1943 et 1944. Nous sommes 230 000 Françaises et Français à les avoir utilisés par force. 230 000 dont 35 000 environ, seulement, sont revenus et dont 15 000 sont morts depuis leur retour.
Des chevaux, ils n’en transportaient aucun, mais si l’inscription n’en a jamais été effacée, ce n’étaient pas 40, mais 120, 150, 200 (je dis deux cents) hommes ou femmes que l’on y entassait avec quelque bagage.
Portes verrouillées et plombées, les petites fenêtres des extrémités grillagées avec du barbelé, et de Compiègne, de Nancy, de Lyon, commençait le voyage au bout de la nuit pour des convois de 1500 à 2000 hommes, plus une escorte puissamment armée pour éviter toute tentative d’évasion. Wagon plate-forme avec mitrailleuses à l’avant, au centre, à l’arrière du train.
Dès l’approche de la frontière, vers 2 heures du matin, les portes étaient ouvertes, tout le monde chassé dehors à coups de cravache. En quelques instants, se faisait le déshabillage intégral de tout le convoi, sur le quai de la gare. Et 125, 150 ou 200 hommes ou femmes remontaient et se réentassaient nus dans la grande caisse roulante, refermée hermétiquement.
Elle roulait à nouveau, s’arrêtant souvent, pendant deux ou trois jours, deux ou trois nuits, sans qu’une goutte d’eau ni la moindre nourriture fût donnée aux déportés, léchant sur les parois de leur prison la vapeur condensée des corps serrés qui transpiraient.
Quand le wagon était bien plein, les morts — il y en avait toujours —arrivaient debout à destination, personne ne pouvant ni s’asseoir, ni surtout se coucher. Et le train de la mort du 2 juillet 44 qui, parti de la centrale d’Eysses, en Lot-et-Garonne. avec 1700 détenus, arriva à destination avec 902 morts, étouffés par une chaleur torride ! ,
Et les wagons garés sur des voies perdues, dans la campagne d’Auschwitz avec des milliers de juifs enfermés pendant des jours sur un tapis de chaux vive, que l’on laissait crever lamentablement, les poumons et les yeux brûlés ?
Et l’évacuation des camps, lors de l’avance alliée, russe d’abord, en plein hiver, d’Auschwitz vers l’intérieur, avec ses cargaisons de morts, souvent dans des wagons à charbon, non couverts, par des températures sibériennes ?
Les cris de terreur, les râles de mort, que les « 32-40 hommes -8 chevaux » ont entendus, les drames atroces qui s’y sont déroulés, sans autres témoins que des agonisants immanquablement condamnés, avaient d’autres accents que la Madelon.
Les « hommes 40 – chevaux 8 », ont aussi leur place dans l’horreur des camps de concentration et pour tous ceux qui sont revenus de ces bagnes infernaux, qui y ont vécu et résisté au-delà de l’inhumain concevable, qui ont fait dans ces sinistres wagons noirs le premier apprentissage de la vie concentrationnaire, il est bien exact que « toute l’histoire de la guerre est inscrite dans ces mots : « Hommes 40 – chevaux 8 », sauf à changer le premier nombre.
Avec, pour eux, un indélébile souvenir, plus ancré dans leur chair que dans leur esprit, de souffrances, de deuils et de crimes, mais aussi de solidarité, de fraternité, d’humanité, trois belles notions sans lesquelles aucun d’entre eux ne serait plus là, et sans lesquelles aussi la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue.
R. GILLES
BULLETIN MAUTHAUSEN N°74
Alger
Survivant il adhère à l’Amicale des anciens déportés de Mauthausen



René Gille est nommé commissaire de Police à Biarritz



Puis à Bruay-en-Artois

Et on le retrouve Commissaire de Police à Alger en 1956 ou 57. (Pas moyen de retrouver la date de sa nomination !)
Il se trouve donc sous les ordres de Paul Teitgen, nommé le 20 août 1956, au poste de secrétaire général de la préfecture d’Alger chargé de la police au moment de « la Bataille d’Alger ».
Paul Teitgen est né le 6 février 1919 à Colombe-lès-Vesoul (département de Haute-Saône) et mort le 13 octobre 1991 à Saint-Cloud (département des Hauts-de-Seine).
Il a lui-même été résistant et torturé par la Gestapo avant d’être déporté au camp de Natzweiler-Struthof puis à Dachau.
Il n’y a plus d’État de droit à Alger.
Dans son livre Histoire iconoclaste de là guerre d’Algérie et de sa mémoire, Guy Pervillé explique Page 254 :
Le ministre résidant Robert Lacoste, constatant qu’il ne pouvait plus maîtriser la situation à Alger à cause du terrorisme du FLN mais aussi du contre-terrorisme et du risque de désobéissance de l’armée, décida donc de confier les pouvoirs de police dans le département d’Alger au général Massu à partir du 7 janvier 1957.
Celui-ci reçut la mission de briser le terrorisme et d’empêcher le succès de la grève générale annoncée pour le 28 janvier en démantelant les réseaux du FLN-ALN, composés d’environ 5000 militants (parmi lesquels seulement 200 de l’ALN, dans les groupes armés et dans le réseau bombes) encadrant la majorité des 300 000 musulmans du grand Alger.
Le général disposait pour cela des forces de police, gendarmerie et CRS, des Unités territoriales (composées de réservistes servant sur place pour de courtes périodes) et d’environ 10 000 soldats, dont à peine la moitié.
En confiant tous les pouvoirs à l’armée, il s’agit d’une rupture de l’État de droit. Et c’est le fait du gouvernement socialiste de Guy Mollet (1er février 1956 – 12 juin 1957).
Le ministre d’État, chargé de la justice, est François Mitterrand. Le 7 janvier 1957 Serge Barret (IGAME) Inspecteur général de l’Administration en Mission extraordinaire, sous les ordres de Robert Lacoste, Gouverneur Général et ministre de l’Algérie délègue au général Massu les pouvoirs de police sur le territoire du département d’Alger.
Voici ce qu’écrit l’historien Pierre Vidal-Naquet dans son livre les crimes de l’Armée française, page 83 :
À Alger, c’est la terreur : mais l’armée française est, pour sa tâche, assez mal équipée : elle ne dispose pas comme l’armée allemande de 1939-1945 d’une police spécialisée, bureaucratique et terroriste, tout à la fois qui l’accompagne dans ses déplacements ; l’organisation installée par le général Massu, mise au point par le colonel Godard, commandant le secteur, Alger Sahel, à qui le général, Massu devait déléguer ses pouvoirs et appuyée sur la « dispositif de protection urbaine » du lieutenant-colonel Trinquier, devait jouer à la fois le rôle des SS et celui de la Gestapo. La torture, non pas exceptionnelle, mais quotidienne et systématique, devint l’institution principale, institution clandestine vis-à-vis de l’opinion métropolitaine, mais ouvertement pratiquée par les officiers de renseignement avec l’approbation de Monsieur Robert Lacoste.
Et parmi ces parachutistes, il en est un qui devient tristement célèbre plus tard, c’est Jean-Marie Le Pen


Dans un autre livre de Vidal-Naquet, La torture dans la République,
on peut lire, Page 72
Le 25 février 1957, un gardien de la paix musulman, A… S…, fut arrêté et mis à la disposition des paras du lieutenant-colonel Bigeard. Il fut battu (mâchoire fracturée), torturé à l’électricité, brûlé à l’essence, tous faits attestés par certificat médical. Le commissaire Gille, ancien déporté à Mauthausen, mena l’enquête. A… S… ne porta pas plainte mais donna, le 24 juillet, reçu d’une somme de 600 000 francs destinée à faciliter sa mutation et sa réinstallation à Quimper.
Le 31 mars 1957, à 2 heures du matin, A… B…, veilleur de nuit à l’hôtel Albert-Ier, est sollicité par le lieutenant para Jean-Marie Le Pen, député du V° arrondissement de Paris, et par plusieurs de ses camarades, de leur servir à boire. L’heure des consommations était passée et le lieutenant paraissait ivre ; A… B… refusa de le servir. Le Pen conduisit aussitôt A… B… à la villa Sésini. A… B… porta plainte pour torture, puis se rétracta.
Le Commissaire René Gille a donc pris les dépositions de ces deux Algériens et, après enquête, a transmis ces dossiers à Paul Teitgen.




Les bruits de torture et de disparitions (+ ou — 3000) en Algérie commencent à émouvoir à Paris :

Le 5 avril 1957, le gouvernement de Guy Mollet, interpellé par une partie des socialistes , dont la fédération d’Alger, des personnalités chrétiennes, et sa propre administration rapportant des « méthodes tirées de l’arsenal de la Gestapo » , a « cédé à la pression de l’opinion », en créant une commission de douze membres chargés d’enquêter sur la répression militaire en Algérie, dont on vient d’apprendre par Paul Teitgen qu’elle a causé 3 000 disparus depuis seulement janvier.
Dans L’Express du 27 mars, le général Bollardière avait demandé à être relevé de son commandement pour ne pas avoir à accomplir des actes indignes et Vercors a renvoyé sa légion d’honneur au président Coty, le 29 mars 1957, jour où un autre résistant célèbre, Paul Teitgen a démissionné de son poste de secrétaire général de la police française à Alger.
Le surlendemain sont publiés deux rapports de police, respectivement signés par le commissaire René Gilles et l’officier René Tordoir, évoquant des séances de torture ne concernant pas des militants algériens, effectuées par un député, qui doit rentrer en métropole en mai.
Cinq membres de cette Commission enquêteront sur le cas Audin, [3] se heurtant à la « mauvaise volonté de l’armée » mais « accomplissant un travail indéniable » en « partant enquêter en Algérie » grâce au réseau de la Croix-Rouge, accumulant les témoignages donnés par le syndicat des enseignants, selon l’historienne Raphaëlle Branche.
La revue du FLN, Résistance algérienne, avait ensuite en juin 1957 publié un article intitulé : « Le Pen, député à Paris, tortionnaire à Alger » en référence à sa décoration par le général Massu en mars 1957.
Notes
[1] https://histoirecoloniale.net/plutot-que-bigeard-honorons-paul-teitgen-qui-sopposa-a-la-torture-a-alger/
[2] Thèse de Gilles Morin, De l’opposition socialiste à la guerre d’Algérie au parti socialiste autonome (1954- 1960). Un courant socialiste de la SFIO au PSU, sous la direction d’Antoine Prost, à Paris I, en 1991
[3] François-René Julliard, « Le Comité Maurice Audin. Des intellectuels en lutte contre la torture pendant la guerre d’Algérie », Mémoire de Master d’Histoire contemporaine, dirigé par Sylvie Thénault, à l’École Normale Supérieure de Lyon
[4] Raphaëlle Branche, « La commission de sauvegarde pendant la guerre d’Algérie : chronique d’un échec annoncé », dans la revue Vingtième siècle, [5] [archive
[5] Jean Chatain, « Quand Le Pen travaillait vingt heures par jour », dans L’Humanité du 2 Mai 2002 peu après les déclarations de ce dernier à Fraternité française, hebdomadaire poujadiste, en mars 1957
[6] Lu sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Audin
Les procès
La déposition du commissaire René Gille va alors prendre un chemin tortueux mais opiniâtre : elle est citée dans le journal Vérité et Liberté de Pierre Vidal-Naquet en juin/juillet 1962, en 1974 dans le quotidien trotskiste Rouge, puis au début des années 1980 par Libération et en 84 par le Canard enchaîné. Elle passe ensuite à l’émission l’heure de vérité. Et cette accusation de tortionnaire va entrainer des plaintes de Le Pen pour diffamation contre Rouge, le Canard enchaîné et Libération qu’il va d’abord gagner en 1974 puis perdre à la fin des années 1990. Tous ces procès à chaque fois avec comme une des preuves citées par les journalistes : La déposition de Mr Yahiaoui enregistrée par le commissaire René Gille.



Le Pen contre la diffamation
Extrait du journal le Monde du 23 mars 1985
M. Yahiaoui était un témoin particulièrement important. C’est, en effet, de lui que parle le rapport établi le 1er avril 1957 par le commissaire René Gilles, rapport où furent mentionnées, dès cette époque, ses déclarations avec une mise en cause de M. Le Pen. M. Yahiaoui, qui confirme bien avoir été arrêté le 10 mars 1957 et détenu jusqu’au 31, maintient avoir été torturé pendant une dizaine de jours. Il montre même une cicatrice, parle de pinces qui lui furent fixées aux lobes des oreilles, va dire qu’il n’a jamais connu le commissaire Gilles. Il aurait seulement parlé à M. Paul Teitgen, alors secrétaire général à la préfecture d’Alger, et qui, lui, a toujours déclaré avoir été informé du sort de M. Yahiaoui par le rapport du commissaire Gilles.
Un témoignage
Je voudrais terminer cette évocation par le témoignage d’une des victimes de Le Pen.


Le témoignage de sa petite fille :
https://recitsdalgerie.com/abdenour-yahiaoui-lune-des-nombreuses-victimes-de-jean-marie-le-pen-mais-avant-tout-mon-grand-pere
Abdenour Yahiaoui : L’une des nombreuses victimes de Jean-Marie Le Pen, mais avant tout, mon grand-père
Publié le 9 janvier 2025. En hommage à Monsieur Abdenour Yahiaoui, né le 2 juillet 1938 à Alger, kidnappé puis torturé par Jean-Marie Le Pen en mars 1957 pendant la bataille d’Alger. Ryane dresse aujourd’hui le portrait de son grand-père, afin d’honorer sa mémoire.
Mon grand-père s’appelle Abdenour YAHIAOUI. Il est né le 2 juillet 1938, à Alger, en pleine colonisation française. Un temps où la culture et l’identité algériennes étaient marginalisées et contrôlées. Un temps où les natifs du sol algérien, du fait de leur simple identité, se voyaient restreints à un statut ne leur permettant souvent qu’une vie dans une pauvreté abominable et une précarité indescriptible.
En 1957, en pleine bataille d’Alger, la violence est à son comble. Le pouvoir colonial n’a qu’une consigne : « rétablir l’ordre ». Le général Massu et sa 10e division parachutiste sont alors envoyés à Alger et se voient accordés les pleins pouvoirs. Pour la France, tous les moyens sont bons pour éliminer les rebelles algériens. Les opérations de « pacification » deviennent des arrestations arbitraires, des interrogatoires violents, des exactions sommaires, des kidnappings soudains. Des milliers d’hommes et de femmes enlevés, interrogés, torturés. De nombreux disparus, au sort inconnu. Mais mon grand-père a fait partie de ceux qui sont réapparus.
En mars 1957, Yahiaoui Adenour se trouvait à Notre-Dame d’Afrique, chez sa famille. Les revendications nationalistes se multiplient, il n’est pas question de renoncer le combat pour l’indépendance totale du peuple algérien. Yahiaoui Abdenour aide donc son cousin Aziouez à rejoindre le maquis. Mais le 8 mars 1957, il disparait. Le jeune Abdenour est enlevé par le 1er REP (Premier Régiment Parachutiste), dont Jean-Marie Le Pen était lieutenant.
« C’est le lieutenant qui menait les interrogatoires. Il leur ordonnait de continuer les tortures ou de les arrêter. A l’époque, les moyens qu’il utilisait étaient connus. Il y avait la gégène, le tuyau d’eau et la baignoire (…) »
La torture de YAHIAOUI Abdenour débuta dès son transfert à la villa des Roses, dans la voiture. Puis il fut mis au tombeau, torturé par ingestion forcée d’eau, soumis à la gégène, et fouetté avec un nerf de bœuf. Les séquelles de ces tortures le marquèrent toute sa vie. À cause des coups reçus avec le nerf de bœuf, il boitait. À cause de la torture à l’eau, il fut atteint d’une pleurésie qui fragilisa ses poumons à vie. « Le Pen assistait à tous les interrogatoires. Ça se passait dans une buanderie, une chambre, il y avait une chaise métallique, sur laquelle on était attachés, deux projecteurs et une machine à écrire. (…) Sur le banc, on était attachés : soit, on vous mettait au tuyau directement, soit on vous amenait vers la baignoire. Alors là, on vous attachait les jambes et les pieds en même temps, et on vous faisait basculer la tête dans la baignoire. »
À sa libération, mon grand-père déposa plainte contre Jean-Marie Le Pen, mais aucune suite judiciaire ne fut donnée. Quelques années plus tard, Yahiaoui Abdenour, avec d’autres victimes de Jean-Marie Le Pen, porta à nouveau plainte, mais là encore, aucune poursuite ne fut engagée.
Jean-Marie Le Pen torturait chaque soir des hommes et des femmes. Il alla jusqu’à inviter ses victimes à demander après lui s’ils passaient par Paris. Jean-Marie Le Pen est un criminel de guerre impuni, torturant sans état d’âme et avec plaisir, justifiant ses actes par le mot « guerre ».
Mon grand-père, Yahiaoui Abdenour a toujours été un homme humble, intègre et empathique. Il est décédé le 4 août 2020, sans reconnaissance ni justice. Ce texte est un hommage pour lui, pour ce héros qu’il est à mes yeux, car il n’abdiqua pas face aux tortures. Puisse-t-il reposer en paix, lui et toutes les victimes de Jean-Marie Le Pen.
Et voir en plus
On peut voir sur ce sujet un échange très important entre Fabrice Riceputi et Malika Rahal ici : https://www.youtube.com/watch?v=1m0iMwLau3E
Et le film de José Bougarel :
La question : Le Pen et la torture ici :
https://www.youtube.com/live/HjeN9QONaMo?si=54dHGtpzdB-UuqIB
