Harbi, acteur de l’autogestion en Algérie: livre- témoin
Mohamed Harbi, L’autogestion en Algérie, une autre révolution (1962- 1965), Syllepse, Paris, 2022, 344 p.
Un sous-titre possible serait « Biens vacants et vacance du pouvoir »
Par rapport à d’autres décolonisations, celle de l’Algérie en 1962 a été particulièrement rapide, mais aussi particulièrement chaotique. En effet l’emprise de l’OAS sur la minorité « pieds noirs » (soit un million de gens) a menacé à la fois la puissance française obligée à un dégagement rapide et le FLN obligé à improviser une prise de possession rapide avec des moyens très limités.
Le butin de guerre des vainqueurs (le FLN et son armée des frontières cantonnée au Maroc et en Tunisie) fut on l’a beaucoup dit (Kateb Yacine) la langue française, mais aussi plus encore la machine administrative « à la française » (selon Malika Rahal). Mais enfin matériellement la société algérienne a récupéré un capital foncier et immobilier considérable accumulé en plus d’un siècle, rendu « vacant » par le départ particulièrement précipité des « pieds noirs ». Les quartiers urbains « modernes » des villes où logeait l’énorme majorité de ces européens ont été réoccupés par des Algériens de tous les niveaux sociaux : on sait très peu quelle part de ces logements a été squattée et quelle part récupérée par l’Etat algérien et attribuée selon des procédures régulières. Beaucoup de pieds noirs locataires ont abandonné l’essentiel de leurs meubles et les nouveaux locataires ont souvent conservé ces biens avec respect. Si le transfert des immeubles administratifs vers le nouveau pouvoir allait de soi, la prise en main des boutiques, locaux de services, d’artisanat ou d’industrie par de nouveaux exploitants semble avoir été un mélange d’achats et d’arrangements négociés par une bourgeoisie d’acquéreurs de tous niveaux, mais aussi de prise en main par des salariés (plus souvent des cadres en haut de la hiérarchie) sous couverture d’une autogestion contrôlée par des administrations fréquemment débordées. L’accès au crédit, aux matières premières et l’organisation des débouchés pour les productions ou les services ont été des cascades d’arrangements très mal connus. Ces transferts ont fonctionné en quelques mois.
Hors des villes c’est une petite minorité de colons qui possédait, avec des maisons rurales généralement confortables, les locaux d’exploitation, le matériel agricole et le cheptel, la majorité des terres agricoles de qualité du pays en des exploitations généralement grandes, qui employaient une minorité de main d’œuvre permanente souvent qualifiée et assez francophone, parfois logée sur l’exploitation, et une majorité de main d’œuvre temporaire peu qualifiée et peu francophone logée essentiellement dans les mechtas des douars environnants. Le transfert de ce capital rural a été beaucoup plus difficile que pour les biens urbains, à la fois symboliquement et matériellement. Symboliquement l’agriculture coloniale était « l’œuvre majeure » de la France et la récupération de son territoire une victoire fondamentale pour la nouvelle nation algérienne. Matériellement c’était un monde très mal connu par le nouvel Etat, où les décisions mettaient en jeu l’alimentation du pays, l’essentiel de son commerce extérieur (vin ,agrumes, en attendant les hydrocarbures qui commençaient à peine), la satisfaction ou les frustration d’une majorité de la population et en particulier les couches sociales les plus démunies. Comment employer les ouvriers agricoles, les anciens petits fellahs déracinés, des chercheurs d‘emploi sans qualification « rurale » ? Par ailleurs l’exploitation agropastorale relève d’un temps beaucoup plus long que les activités urbaines : cycles de plusieurs années pour les agrumes et vignes, cycle annuel des céréales, de quelques mois à plusieurs années pour le bétail. Les décisions et les financements sont du long terme alors que la paye des ouvriers agricoles est hebdomadaire.
Par ailleurs les choix d’autogestion pour les terres agricoles ont répondu à l’urgence (de l’été 1962 au printemps 1963). Pour une mise en œuvre qui est remise en cause très vite, dès le printemps 1965 avec le coup d’Etat qui écarte et emprisonne Ben Bella. Celui-ci était hésitant mais favorable à un « socialisme autogestionnaire ». Boumedienne, qui lui succède était favorable à un mixte d’économie privée et d’économie d’Etat. Il est souvent difficile de savoir à quel degré les décisions d’autogestion étaient déjà réellement appliquées au printemps 1965 et plus encore de savoir quels réaménagements plus ou moins rapide ont fait passer des exploitations agricoles « autogérées » vers l’administration d’Etat ou vers la propriété privée.
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Le livre a été édité par Robi Morder (déjà co -éditeur des entretiens filmés de Mohamed Harbi) et par Irène Paillard. Ces aides étaient nécessaires parce que depuis plusieurs années Mohamed Harbi, parfaitement lucide, était empêché d’écrire lui-même par une cécité croissante. Si bien que Harbi et ses éditeurs ont décidé qu’aux textes de Harbi lui-même (une quarantaine de pages pour trois textes) il fallait ajouter, pour un ensemble fort cohérent, trois blocs de textes. D’abord le « rapport Favret » sur l’autogestion (une petite centaine de pages). Puis sur le même thème des articles publiés dans la revue Révolution africaine (une petite centaine de pages). Enfin toujours sur l’autogestion algérienne et de même volume des textes généralement inédits ou introuvables. La qualité de l’édition est rigoureuse : chronologie, notes, commentaires sur l’origine des textes, bibliographie, index des personnes et des lieux permettent de se plonger dans ce monde algérien vieux de soixante ans et de comprendre ce que fut une volonté politique aux prises avec les improvisations liées aux urgences et avec des adversaires de poids.
Les trois textes de Harbi. Le premier texte de Harbi (Afin que nul n’oublie), est une sorte de testament synthétique, fondamental, composé à partir de trois conférences, de 2011, 2017, 2018. Nous en avons extrait l’essentiel pour notre propre introduction ci-dessus. Le second est repris d’un article de Harbi dans Les temps modernes de 1982, L’expérience de 1962- 1965 : texte ramassant sa pensée dans une perspective théorique marxiste. Le troisième, En même temps que les moissons, provient de Révolution africaine, Juillet 1963, analyse à chaud des forces favorables ou contraires à l’autogestion quelques mois après le lancement de cette politique et un an après l’indépendance algérienne.
Le rapport de Jeanne Favret- Saada. Celle-ci, anthropologue, avec une petite équipe de sociologues et économistes, a reçu de Mohamed Harbi la commande à l’été 1963 d’un rapport sur l’autogestion, pour un trimestre d’enquête. Deux exemplaires dactylographiés de ce rapport sont remis l’un à Ben Bella, l’autre à Harbi et tous deux disparaissent. Jeanne Favret réutilisera ces données dans son livre publié en 2005 par Bouchène. Ici nous trouvons l’introduction synthétiques et une série de brouillons écrits ou enregistrés. En résumé c’est l’Office National de la Réforme agraire qui décide quels regroupements des fermes formeront les unités autogérées, qui recevront quels financements, quels cheptels « vifs ou morts ». Le seul personnel compétent disponible pour ces décisions est celui hérité des Sociétés agricoles de prévoyance mises en place en 1951 par l’Etat colonial. Ces cadres font peu confiance aux « salariés – coopérateurs », qui eux-mêmes ne font confiance qu’à Ben Bella, le « roi des pauvres » qui leurs parle dans leurs transistors.
Il semble que l’essentiel de l’enquête a lieu en français (même si les équipes sur le terrain sont « mixtes »). Usage très majoritaire du français aussi dans les congrès et autres réunions politiques ou techniques. Les enquêtés croient que les enquêteurs sont des « agents » de Ben Bella venus les aider. Les lois et règlements français servent de base aux études comme aux décisions. On compte généralement en « anciens francs » (devenus des centimes vers 1960 en France comme en Algérie coloniale). La réforme agraire algérienne hérite du Plan de Constantine de 1959 comme des amorces « coloniales » de réforme agraire sur 300 000 hectares. Ces brouillons de l’enquête apportent des données précises sur la confusion qui règne dans la rémunération des dirigeants, cadres, salariés permanents ou temporaires, sur la lourde charge des comptables peu formés, sur le caractère fictif du regroupement de fermes trop éloignées (jusqu’à 25 km) pour intégrer les travaux, sur la contrainte de transport à pied pour des salariés temporaires habitant dans des douars éloignés des exploitations, sur les djnouns (ex-maquisards) qui se sont emparés des logements des ex-colons. Imbroglio des responsabilités entre ceux qui sont nommés par l’autorité supérieure et ceux qui ont été élus souvent dans hâte et sans choix démocratiques.
Les textes de l’hebdomadaire Révolution africaine. Ce sont des articles courts, de discussions dans le feu de l’action, entre avril 1963 et juillet 1964. Cette revue est dirigée par Mohamed Harbi pendant cette période (et jusqu’à quelques semaine avant son arrestation au printemps 1965) ; elle est la vitrine d’une Algérie à la fois internationaliste et en révolution interne. 14 articles ont été sélectionné, liés au thème de l’autogestion. Des auteurs en majorité algériens, mais aussi des « coopérants » de poids, comme Daniel Guérin.
Les textes annexes généralement inédits proviennent parfois d’archives privées. Ainsi le « rapport » de Daniel Guérin (adressé à Ben Bella ?) est une analyse plus critique que son texte publié dans Révolution africaine. Une note sur la Coopérative de tourisme Cogehora concerne la gestion de 140 hôtels où le Comité de gestion se comporte comme un « conseil d’administration capitaliste ». Comment coordonner de petits établissements hôteliers avec des palaces comme l’Hôtel Aleti ? Problèmes de statuts très hiérarchisés des personnels et de décisions de politique à long terme d’investissements ou de rénovation et entretien. Deux notes de Michel Raptis : l’une sur « l’organisation des paysans » montre comment son option vers un syndicat de paysans pauvres « révolutionnaires » a été contrée par le choix d’unsyndicat regroupant électoralement tous les ruraux avec comme leaders la bourgeoisie algérienne moyenne du monde rural. L’autre note de Raptis sera publiée en France en 1967 dans la revue Autogestion, après son départ d’Algérie : sous le titre Réforme agraire et réforme communale ce texte synthétise un inventaire de toutes les populations rurales (7 millions de « paysans traditionnels », 0,3 millions d’ouvriers agricoles permanents et khammes, 0,4 millions de saisonniers) ; il faut s’occuper de la moitié des terres « agricoles » de l’Algérie, soit 3, 5 millions d’hectares, mais aussi 7 millions d’hectares de « terres dégradées des ruraux traditionnels ». Le projet de Raptis concerne aussi les conseils communaux : il souhaite que toutes les mechtas de tous les douars y soient représentés, que ces « communes » coïncident avec les unités de la réforme agraire.
Ce livre qui sort trois ans avant la mort de Mohamed Harbi permet de conserver la trace de cette « autogestion » qui a résumé son projet pour la très courte période où il a pu agir politiquement dans l’Algérie indépendante naissante.
Claude Bataillon
Nous rendions compte récemment de la séance d’hommage rendu à Harbi à l’Institut du Monde Arabe à Paris: https://soleil-occitanie.fr/2026/06/07/mohamed-harbi-un-salut-fraternel/
